Les loges des livres

7 février 2009

En avoir ou pas

CouvertureDe tous les romans écrits par Ernest Hemingway, nombreux sont les oubliés. « En avoir ou pas » fait partie de ce dysfonctionnement de notre mémoire, à tort.

L’histoire semble banale, sans grand intérêt. Harry, bonhomme sans passé, vit à Cuba avec son épouse, une putain respectable. Son boulot consiste à faire passer des types louches de l’autre côté de la baie, vers Miami et le rêve américain. A bord de son bateau, Harry voyage, seul ou entouré, sans transcendance aucune, tant pour lui que pour le lecteur.

Mes amis ! Quelle insulte au génie d’Ernest ! On se fout de sa gueule là ou quoi ? Pas transcendant ? Si dans toute l’histoire de la littérature on a pu jamais lister des écrivains audacieux, remueurs, transcendants, il ne fait aucun doute qu’Hemingway en fait partie. Les foutriquets des belles lettres ne nous en compterons pas fleurettes, lire Hemingway c’est haleter, suffoquer d’aventures, c’est vivre une expérience.

Or, « En avoir ou pas » fait partie de ses bouquins géniaux, ceux qui vous transportent sans que vous vous en rendiez compte.

Petit à petit, on glisse dans la vie d’Harry, et on se retrouve immergé complètement dans le banditisme côtier, dans la contre bande organisée. Génial.

Balancés entre les bistrots bruyants, enfumés, puant l’alcool et le rire salace, entre les docks du port et ses odeurs de poisson dégueulasses, ses putes échouées et vulgaires, on nage dans un ancien temps, un de ceux qu’on a pas connu et qu’on aurait tant voulu toucher de ses propres doigts. C’est ce que j’adore dans les bouquins d’Hemingway.  

Ca et autre chose.

Cette autre chose est cette humanité dévorante, débordante et vivante qui émane de ces œuvres. « Le vieil homme et la mer » est sans doute le meilleur exemple (voir article dans ce blog).

Mais « En avoir ou pas » n’est pas en reste d’humanité et de vie. On parle ici de courage. De vertu. De dépassement de soi. D’en avoir ou pas. Rassurez-vous mesdames, beaucoup d’entre vous en ont plus que certains balourds de ma connaissance.

 

Ode au courage et à la volonté, au combat que nous offre la vie, « En avoir ou pas » devrait être mis dans les mains de tous ces jeunes perdus dans leur matérialisme immuable, de tous ces fesses mathieux sans foi ni loi, et devrait même être proposé au collège. Cela aurait au moins le mérite de détourner notre jeunesse « nouvelles technologies » de ses écrans habituels, et lui donnerait un aperçu de ce qu’est la vie.

Du moins ce qu’était la vie, fut un temps. Exemple de courage et de foi, « En avoir ou pas » est un livre génial.

28 décembre 2008

Le rivage des Syrtes

Livres de J.GracqJulien Gracq est un écrivain à part. Ses livres le sont, évidemment, aussi. Celui qui nous intéresse aujourd’hui est son troisième roman « Le rivage des Syrtes ». Paru en 1951, aux éditions José Corti (son seul et unique éditeur, si l’on excepte Gallimard qui publia les œuvres de Julien Gracq dans la collection La Pléiade), ce roman eut la particularité de recevoir le prix Goncourt l’année de sa parution. Particularité non des moindres, puisque son auteur refusa le dit prix, ce qui était une première dans le monde confiné des prestigieux prix littéraires (le même monde confiné qui refusa de donner son obole au Voyage au bout de la nuit de Céline vingt ans plus tôt). Gracq avait pourtant prévenu et ce, avant même que son livre soit choisit.

Si on ne peut pas savoir véritablement les raisons qui ont poussé l’écrivain a refusé le fameux prix, on peut en revanche comprendre pourquoi les juges de ce dernier lui ont rendu cet hommage.

Car « Le rivage des Syrtes » est un roman fascinant, comme rarement il nous arrive d’en lire. L’auteur nous plonge dans l’irréalité de l’Histoire. Pas d’une histoire, mais de l’Histoire. Plus qu’un récit intemporel, « Le rivage des Syrtes » est un obus jeté à la face de notre imagination, et à notre Histoire commune.

Relayée par Aldo, un jeune notable de la capitale Orsenna, nous suivons la plume de l’auteur dans les méandres du désert des Syrtes, non loin des côtes mystérieuses du Farghestan, l’ennemi de toujours. L’indicible beauté des phrases n’a d’égal que la fluidité du style, qui, bien que chargé et dense, nous offre une formidable leçon de langue française.

Gracq nous fait sentir les odeurs des pièces qu’il pénètre, il nous fait voir les paysages des bords de mer, il nous aide à nous immiscer dans notre propre imaginaire lointain et profond.

Et, l’auteur décrivant lui-même son roman, nous lance une invitation à la rencontre de nos songes secrets : « J’aurais voulu qu’il ait la majesté paresseuse du premier grondement lointain de l’orage, qui n’a aucun besoin de hausser le ton pour s’imposer, préparé qu’il est par une longue torpeur imperçue ». De loin, on entend le vent des Syrtes…

4 novembre 2008

Trouble dans les andains

Boris Vian

Troublant. Oui madame, oui monsieur, le premier roman de Boris Vian est troublant. Paru en 1966, ce premier opus allait valoir à l’écrivain sa renommée dans les sphères fermées de la littérature. Son style y est mis en place, soigneusement, avec cette aisance qu’on imagine. Parce que Boris Vian ne force pas son talent, parce qu’il écrit ce qu’il est, voila pourquoi. «  Trouble dans les andains » apparaît ainsi comme une réussite pour certains, comme la preuve d’un nouveau génie littéraire, mais peut paraître difficile d’accès pour un quidam de passage dans une bibliothèque. Car ce n’est que par l’amour des mots, leur mise en situation, leur simplicité et leur usage que Boris Vian nous emmène au bout de son roman. Il ne faut pas y chercher une histoire avec un héros, auquel il arrive toutes sortes d’aventures. Non madame, non monsieur. Boris Vian vous remercie de votre intérêt pour son livre, mais ne vous donne pas raison pour autant. C’est comme si Vian avait écrit un livre pour lui, s’était raconté une histoire. Vous ne le ferez pas écrire pour vous. Au contraire, il vous emmènera (ou non) dans son univers bien à lui. A lire « Trouble dans les andains », on ne gagne ni ne perd rien. C’est juste un moment de littérature qu’on aime ou qu’on déteste, mais ce n’est rien d’autre. C’est une histoire loufoque, étrange et drôle, qui n’existe nulle part ailleurs. Un ami à qui j’ai fait lire ce livre, me l’a rendu se targuant d’un « excellent ton bouquin », alors qu’un autre m’a confessé ne pas avoir dépassé le tiers du « torchon » que je lui avais prêté.
Alors pour se faire une idée par soi même et entrer dans le monde de Boris Vian, alias Vernon Sullivan, pour essayer d’y voir plus clair dans son œuvre, jetons un œil au premier roman de l’écrivain « Trouble dans les andains » et savourons les mots, rien que les mots.

Erasme, grandeur et décadence d’une idée

ErasmeOn ne soupçonne peut être pas assez quel génie littéraire était Stefan Zweig, auteur réputé pour ”Le joueur d’échecs”, ” La confusion des sentiments ”, ou encore ” Amok”. Mais on sait aussi qu’il avait de grands talents de biographe. Celle d’Amerigo Vespucci en est une preuve, celle d’Erasme en est l’évidence. Erasme que l’on connaît plus de nos jours à cause du système d’échanges étudiants européens ”Erasmus”, devient le temps d’une biographie, un être fascinant dans une époque fascinante. Véritable pont entre le XV° et le XVI° siècle, Erasme est trop souvent considéré comme un humaniste parmi les autres. Et pourtant, Zweig nous démontre au cours des 185 pages de sa biographie qu’Erasme n’était pas seulement un grand humaniste, mais un de ces précurseurs que le monde a eu la chance d’enfanter un jour. Un de ces hommes qui au-delà des connaissances, des croyances et des règles sociales, eu l’audace et le courage de proposer plus, de chercher plus, et de découvrir plus. Tel un Galilée ou un Léonard de Vinci, Erasme a marqué son temps et son époque comme nul autre. Homme de lettres averti, voyageur déconcertant, passionné incorrigible, Erasme fut un exemple d’érudition et de droiture pour des Spinoza ou des Voltaire qui ne niaient pas l’avoir comme père spirituel. Et Zweig dans tout ça ? Il faut savoir qu’à l’époque de la parution de cette biographie en 1935, l’Europe est confrontée aux montées des totalitarismes qui la mèneront vers la guerre. Le parallèle est clair : Zweig l’autrichien nous expose ses peurs et ses doutes à travers l’écriture de la vie de celui qui fut considéré comme le premier européen. Zweig nous apparaît ainsi, médiateur et visionnaire comme l’eut été son maître à penser, Erasme. Pas seulement une ode à un homme, cette biographie (comme toutes les biographies de Stefan Zweig) vise plus loin, cherche autre chose. Et trouve.

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