Les loges des livres

9 décembre 2008

Semmelweis

Couverture

Avant de devenir l’écrivain décrié et adulé que l’on sait, Louis-Ferdinand Céline avait un autre travail : médecin. Le docteur Destouches (de son vrai nom) est moins connu que son double Céline. Alors pour ceux qui ne s’arrêtent pas aux critiques admises sur l’écrivain, il reste à découvrir beaucoup.

Comme cette thèse de doctorat présentée en 1924 à la faculté de médecine de Paris, parue sous le titre « Semmelweis ». Certes, ce texte reste comme étant l’un des premiers de l’auteur du « Voyage au bout de la nuit », ce qui lui confère une saveur toute particulière dans le paysage littéraire français. En effet, on ne lit pas Semmelweis par hasard. Il y a au moins deux raisons pour lire ce livre.

La première est que si l’on aime Céline, on découvrira dans ce texte de quoi satisfaire sa passion.

La seconde est que si l’on est passionné de médecine (disons médecin pour simplifier), il serait intéressant de ne pas passer à côté d’un homme comme ce Semmelweis.

Alors, me direz-vous, si l’on n’est pas médecin, si Céline nous laisse d’une indifférence sans pareille, qu’est ce que ce bouquin risque de nous apporter ?

Ma réponse serait celle-ci : rien de plus ni de moins qu’une autre lecture, si ce n’est qu’on suit avec attention les pas d’une médecine qui s’est construite dans une certaine douleur, et rien que ça, ça vaut le détour.

Car Semmelweis avait fait une découverte. Une découverte importante et qui allait révolutionner la médecine Hongroise et européenne de la fin du XIX° siècle. « La mortalité puerpérale, alors grande à cette époque, peut être fortement diminuée », nous dit Semmelweis, « voire stoppée, par… une désinfection soigneuse des mains avant attouchement ! ». Autrement dit, Semmelweis défendait l’idée que des mains propres chez le personnel soignant, réduisait considérablement les risques de mortalité chez la mère prête à mettre bas.

Cette découverte tombe sous le sens de nos jours, où l’hygiène maladive qui règne dans nos hôpitaux ferait passer pour un guignol ce Semmelweis et sa découverte.

De la même manière qu’on trouve cette découverte ridicule de nos jours, le monde médical de l’époque ne s’est pas gêné pour disqualifier ce « génie bizarre » et ne pas croire à sa théorie.

« Quand le monde a raison, c’est bien doux d’avoir tort », disait Bernard Dimey. Semmelweis avait doucement tort.

Et Céline, quant à lui, nous livre un premier texte fort, où quelques passages, brefs toutefois, laissent entrevoir un bel avenir littéraire à ce jeune étudiant.

La première phrase en est un bel exemple : « Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur ».

Deux heures plus loin, vous ne pourrez pas dire que vous avez perdu votre temps. Comme c’est souvent le cas avec Céline.

26 novembre 2008

Les Emmurés

Mur près de JérusalemL’actualité ne cesse de nous le rappeler, le conflit Israélo-palestinien est devenu un inextricable sac de nœuds.

La présence des médias sur cette Terre Sainte si prisée, ne fait qu”accroître les tensions entre Israéliens et Palestiniens.

Mais comment y voir clair dans ce conflit dont on ne sait plus qui a commencé, ni quand, ni même pourquoi? Journaliste au Monde, Sylvain Cypel a vécu douze ans en Israël et y a effectué de nombreux reportages. Sa connaissance du terrain, des mentalités, de l’histoire, lui confèrent des atouts tout particuliers que l’on ne manque pas de noter à la lecture de ses ” Emmurés “.

Car il fallait quelqu’un d’averti, d’informé, de concerné pour la rédaction d’un tel ouvrage. En effet la complexité du conflit, le caractère exsangue de la situation, font que si l’on veut y comprendre quelque chose, il faut choisir le bon ouvrage. Aussi fallait-il tomber sur un livre objectif, instructif, ouvert et clair, ce qu’est “Les emmurés” de Sylvain Cypel.

Ce livre combine analyses, entretiens, témoignages, le tout sur fond d’étude du passé, de lecture du présent, d’ouverture sur l’avenir. Ce livre établit un portrait de la société Israélienne, lucide et saisissant, et montre comment ces derniers tentent de vivre sans faire cas de leur double, leur autre avec qui leur avenir est confondu, qu’ils le veuillent ou non. « Les emmurés » ne sont pas forcément ceux qu’on croit, vous l’aurez compris, et s’attarder quelque temps sur cet ouvrage que certains trouveront journalistique, d’autres sociopolitique, ne peut toutefois qu’aider à comprendre un peu mieux la complexité d’un tel conflit.

 

Quoi qu’il en soit, et qu’elles que soient les critiques à son égard, le livre de Sylvain Cypel est aujourd’hui l’un des plus performant et des plus clairs sur la situation Israélo-palestinienne.

4 novembre 2008

Conversations à Bueno Aires

Maison de Bueno AiresNous sommes en 1974, à Bueno Aires. Un journaliste, Orlando Barone, décide un jour de réunir autour de la même table littéraire deux fameux écrivains du XX° siècle : Jorge Luis Borges et Ernesto Sabato. L’alchimie qui découle dès lors de cette recontre est étonnante. Cet entretien de 180 pages nous fait découvrir une littérature différente, à travers deux personnalités fortes, qui posent un regard critique sur le monde qui les entoure. Orchestré par le brillant journaliste, les deux hommes se livrent avec délectation semble t-il, un jeu de questions-réponses sur tous les sujets. Qu’elles soient religieuses, sociales, ou littéraires, les conversations de ces deux penseurs incontournables de la littérature argentine, nous transportent dans un univers intellectuel de premier ordre, et l’on ne s’en plaint pas. Pourquoi Don Quichotte de la Manche a t-il suscité tant de critiques depuis sa parution, quel est l’avenir de la littérature fantastique, quel est le rôle de la religion dans la littérature d’aujourd’hui… Autant de sujets passionnants pour certains, rébarbatifs pour d’autres, mais qui ont en commun de ne pas laisser insensible. On est forcément interpellé par telle ou telle idée, par la façon dont l’un expose sa manière de penser à l’autre, par les questions du journaliste, ou encore par l’atmosphère qui se dégage de ses conversations dans un bar de Bueno Aires. Pour ainsi dire, voici un livre passionnant et intelligent, qui démontre une fois de plus toute la puissance de la littérature, à travers le regard de deux de ses bienfaiteurs, Jorge Luis Borges et Ernesto Sabato.

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